Rencontre avec Marianne Daquet, artiste et créatrice de l'école Atelier Art School à Beijing.

 

« Tout a commencé quand j'ai dit "j'arrête" en fait », lance d'emblée Marianne Daquet. « Je vivotais dans le monde de l'art en France, à Paris, et j'ai eu un gros ras-le-bol, je me suis sentie en décalage avec ce milieu assez fermé où on fait finalement plus de net-working que de création. »

 

Puis, c'est le coup de foudre en 2006 : « J'ai rencontré mon mari à un mariage en France, il m'a donné l'envie d'aller m'installer en Chine. Une fois arrivée à Beijing, j'ai travaillé en donnant des petits cours de dessin et d'art à des enfants de Français expatriés pendant plusieurs années, puis je suis tombée enceinte et j'ai décidé de prendre deux ans de congés. Au retour de ces deux années de congés en 2012, j'ai décidé de faire un nouveau bébé : Atelier Art School. »

 

« Une école d'art comme quand j'étais petite »

 

« Mon expérience à Beijing comme professeur free-lance d'arts plastiques m'avait fait remarquer qu'il y avait une grande demande en activités extra-scolaires chez les expatriés en Chine. En fait, j'ai créé Atelier Art School sur le modèle des cours que je prenais quand j'étais petite : les cours d'arts plastiques du mercredi après-midi où on touchait à tout, on faisait du dessin, du collage, du coloriage, de la poterie et plein d'autres choses dans le but de découvrir, de s'ouvrir à autre chose », nous raconte Marianne Daquet.

 

C'est de là qu'est partie l'idée d'Atelier Art School : des cours d'arts plastiques comme dans les MJC ou les centres d'activités en France.

 

Atelier Art School compte aujourd'hui une école près du quartier à forte concentration étrangère de Sanlitun et une à Shunyi. « On s'est installé près de Sanlitun parce que c'est pratique pour les expatriés et aussi parce que mon appartement était juste au-dessus de celui où on a installé l'école. On a aujourd'hui deux professeurs d'art à plein-temps et plusieurs professeurs en free-lance. Ils sont tous diplômés en arts plastiques et artistes eux-mêmes. Chaque semaine, on a une centaine d'élèves et aussi des gens qui fréquentent nos cours à l'année. »

 

Les cours sont donnés en petits groupes encadrés par des professeurs d'art français qui parlent français ou anglais selon si les enfants sont français ou chinois.

 

Petit à petit, par le bouche à oreille, des parents chinois ont commencé à se renseigner sur l'école pour y amener leur enfant. « Au début, accueillir des enfants chinois était compliqué pour moi car je n'y étais pas vraiment préparée. Ce que je propose est aux antipodes de ce qu'attendent les parents chinois. Ils ont parfois du mal à comprendre le concept de mon école qui paraît tout naturel aux parents français. »

 

Les enfants chinois participent à beaucoup d'activités après l'école : échecs, musique, sport, cours de sciences et technologie, mais la vision des cours d'arts plastiques qu'ont les parents chinois reste encore très utilitariste et très académique : « Il y a beaucoup d'enfants qui apprennent à peindre et à dessiner en Chine, mais pas à créer. Les cours restent très axés sur la technique, l'imitation, la répétition, mais on n'apprend pas vraiment aux enfants à créer par eux-mêmes, à essayer. La différence majeure entre notre école et les cours de peinture dans les écoles chinoises réside dans le fait que nous voulons que les enfants s'épanouissent dans le processus de créer, de découvrir. Nous n'attendons pas un résultat, on ne demande pas aux enfants de remplir des cases de couleur pour ensuite accrocher le tableau dans le salon. Il n'y a pas de pression pour éviter de scléroser les enfants en leur faisant croire qu'ils doivent tous devenir des Picasso ou des Rembrandt et vendre leurs tableaux à un million de yuans à six ans comme certains parents chinois l'espèrent. »

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Donner une place à part entière dans le développement de l'enfant et lui offrir plus que des techniques en passant par la liberté de créer, de s'exprimer, de se tromper est un peu le credo de Marianne Daquet : « C'est aussi ce que les parents chinois ont du mal à comprendre et ce que j'ai mis trois ans à trouver comment leur expliquer. Je laisse les enfants créer, sans impératif de résultat, et en mettant ça dans une perspective plus globale de développement personnel, moteur et artistique. »

 

De plus en plus de parents chinois viennent donc à Atelier Art School pour lui confier leurs enfants parce qu'ils sont déçus des cours dans les autres écoles et souhaitent offrir une atmosphère plus détendue et créative à leur enfant : « J'ai régulièrement des parents qui arrivent en me disant "Aidez-moi ! Mon gamin aimait bien le dessin, mais un jour son professeur lui a dit qu'il avait mal fait et depuis il fait un blocage." Dans ces cas-là, je leur dis "laissez-le aller dessiner dans la cour avec les autres enfants et on verra ce qui se passe..." Du coup, le gamin s'assoit avec les autres, dessine ce qu'il a envie et revient avec un dessin. Le déblocage a eu lieu. »

 

Une fois, un enfant est revenu avec un dessin de la poubelle de la cour : « Sa maman était un peu interloquée mais je lui ai dit "au moins il a dessiné !", et c'est comme ça que ça se passe, il faut que le geste soit libre. Il faut d'abord qu'il y ait une liberté donnée de la part du professeur et une envie créatrice qui naisse ou renaisse chez l'enfant pour que les cours de dessin soient épanouissants », nous explique Marianne Daquet.

 

Une école pour faire la différence

 

Un des autres buts de Marianne Daquet en créant cette école était de permettre aux enfants, par les cours d'arts plastiques et une approche plus créative, d'avoir une ouverture sur le monde et de développer des qualités humaines : « Plutôt que de leur donner de la pression en leur disant "il faut reproduire le dessin du professeur au millimètre près", on leur donne des outils, que ce soit des exemples d'œuvres d'art, ou des techniques différentes. Le but est qu'ils aient la démarche de créer, de trouver eux-mêmes les techniques, et prennent du plaisir dans le processus. Se tromper n'est pas interdit et c'est même bénéfique pour apprendre. »

 

La notion de plaisir et d'amusement est au cœur de la pédagogie d'Atelier Art School : « Le résultat ce n'est pas vraiment ce qu'ils ont créé mais ce qu'ils ont appris pendant ce travail et la confiance en eux qu'ils en retirent. Je pense que c'est très important de vivre ça dans son enfance pour avoir quelque chose de plus que les autres, que ce soit pour avoir le courage de monter des projets ou être créatif dans son travail », décline Marianne Daquet.

 

L'histoire de l'art est également une partie très importante du contenu des cours et de l'apprentissage : « On enseigne aussi beaucoup l'histoire de l'art aux enfants, en mettant ça en perspective avec des travaux, des techniques, et cela leur permet d'avoir une ouverture culturelle sur le monde, l'art, mais aussi de voir qu'on ne crée pas forcément en imitant, mais en dépassant ou en transformant ce qui existait déjà. Cela leur apporte un bagage culturel et une compréhension du monde très précieuse pour le futur. »

 

Marianne espère également monter une fondation pour aider les enfants défavorisés ou de travailleurs migrants pour leur permettre d'accéder à des activités périscolaires et s'enrichir grâce à l'art. « Je pense que le fait d'offrir l'opportunité à des enfants de côtoyer une autre façon de faire les choses, d'enseigner, de voir le monde ne peut leur être que bénéfique. Dans le cas des enfants défavorisés, c'est leur permettre de s'épanouir et de prendre conscience de leur talent et des possibilités qu'ils ont de créer, de faire quelque chose. »

 

Beaucoup d'enfants qui viennent à Atelier Art School s'intéressent également beaucoup à la France parce que les professeurs sont français et évidemment, cela les interpelle : « Il y a plusieurs familles dont les enfants sont nos élèves qui sont parties en vacances en France pour visiter les musées, voir les paysages, certains se sont même mis à apprendre le français. Donc je pense que même avec nos petits moyens, on a réussi à faire de grandes choses, et surtout à transmettre une passion pour l'art, la culture, la France, et même la langue française pour certains, alors que ce n'était pas notre but premier. Donc on a réussi à faire une petite différence », conclut Marianne Daquet.