Récemment, un film d’épouvante chinois mettant en scène une vieille maison pékinoise, The House That Never Dies, a attiré l’attention des curieux et autres illuminés sur la vieille bâtisse ayant inspiré la trame du film. La maison a été prise d’assaut par d’apprentis chasseurs de fantômes. Il était temps de l’exorciser !

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Au numéro 81 de la rue Chaoyangmennei, une vieille bâtisse de style européen, coincée entre deux barres d’immeubles des années 60 sans aucun charme architectural, semble soupirer sur son passé. La vigne vierge recouvre sa façade et entre par les portes et les fenêtres évidées. Le jardin, jadis luxuriant, a été bétonné et est relégué au rang de parking. La nature et le temps reprennent le dessus sur ce mélange des cultures qu’a représenté cet édifice…

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C’est aussi cette vieille bâtisse un peu effrayante qui a inspiré le film chinois The House That Never Dies diffusé en Chine en août 2014. Un véritable engouement est alors né pour ce pauvre bâtiment déjà bien vétuste. Il est devenu le théâtre de cérémonies « ésotériques » et lieu de prédilection pour les photographes amateurs d’ambiances gothiques. À tel point que le gardien du bâtiment en faisait son marché en prenant un octroi pour laisser les gens rentrer visiter.

Un archiviste et historien de la ville de Beijing, Wang Lanshun, s’est penché sur l’histoire tourmentée de cette demeure qui a résisté tant bien que mal aux assauts de l’histoire. Il a tenté d’exorciser cette maison qui commençait à souffrir des visites illégales.

 

Au prix de patientes recherches dans les archives, de recoupements historiques et d’entretiens avec les témoins vivants, il a reconstitué l’histoire du bâtiment. « Cela n’a pas été facile, d’une part parce que la maison a changé plusieurs fois de main, mais surtout en raison des bouleversements qui ont secoué l’administration chinoise au XXe siècle, causant la perte ou la destruction de nombreux documents et titres de propriété », nous explique Wang Lanshun.

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Des fantômes français

Il s’avère que la maison date de 1922, et non pas de 1900, et qu’elle n’était pas le siège d’une congrégation de missionnaires américains comme le veut une des légendes qui courent parmi les internautes chinois friands d’histoires de fantômes. Elle a été construite par un ingénieur des chemins de fer et cartographe français : G. Bouillard.

Ce Français était venu travailler pour le compte de la cour des Qing, puis de la République de Chine, en tant qu’ingénieur ferroviaire. Il est notamment l’auteur d’une carte détaillée de Beijing et de ses environs, de cartes retraçant les différentes mines de charbon de la région, mais aussi de plans de travaux destinés à éviter les inondations qui affectaient la ligne ferroviaire Beijing-Wuhan. Il a également proposé des projets de lacs artificiels pour pallier le manque d’eau dont souffre traditionnellement la capitale, ainsi que des projets d’ouvrages d’art pour permettre le franchissement des rivières sur le trajet Beijing-Tianjin.

Après plus de dix ans de travail acharné, M. Bouillard et son épouse cantonaise Zhu Derong font l’acquisition d’un terrain à Beijing intra-muros. Le Français y fait bâtir deux maisons en 1922 selon des plans dessinés par lui-même. L’ensemble présente un style européen néo-classique du meilleur effet, une façade de brique ornée de grandes fenêtres et d’un œil-de-bœuf, un toit à la parisienne aux fenêtres mansardées. Deux véritables manoirs qui totalisent à l’époque 58 pièces. Parallèlement il continue ses activités, étudiant de près l’architecture et la culture de la capitale, notamment les temples du centre-ville et les villages des environs.

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Il n’aura eu que peu de temps pour profiter de ses maisons puisqu’il meurt en 1930 à l’âge de 68 ans. Sa veuve, hérite de la propriété et cède la bibliothèque de 2000 volumes, ainsi que les notes et les abondantes études de son mari à la Bibliothèque nationale de Chine. Des monographies et des mémoires qui constituent des documents très précieux pour les historiens d’aujourd’hui car ils touchent à toutes sortes de sujets, dont évidemment les chemins de fer mais aussi les vins, la phonétique de la langue chinoise et les coutumes folkloriques.

Une destinée peu ordinaire

Lors de l’occupation japonaise, la maison ne fut pas réquisitionnée par les occupants car ceux-ci savaient qu’elle était l’ancienne propriété d’un Français et que le gouvernement de Vichy étant alors collaborateur avec l’Allemagne, les bâtiments français ne pouvaient être réquisitionnés. Après 1946, la femme du Français, Zhu Derong est obligée de louer le rez de chaussée du bâtiment ouest au couvent des Augustines pour subvenir à ses besoins. Le diocèse de Beijing utilise également une partie des pièces du bâtiment ouest pour en faire une infirmerie, un dortoir et une église dans la grande salle du deuxième étage. La maison devient alors une église : l’église de Chaonei.

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Madame Zhu conserve pour elle-même l’usage du rez de chaussée du bâtiment principal, les prêtres habitent au premier, les ouvriers au deuxième, sous les combles. En 1948, elle vend la maison à un prêtre lazariste irlandais mais elle conserve un droit d’habitation au rez-de-chaussée et demande aux prêtres de subvenir à ses besoins journaliers et de s’occuper de ces funérailles. La maison-église partage alors les soubresauts de l’histoire tourmentée de la capitale après l’établissement de la République Populaire de Chine en 1949. Les missionnaires étrangers sont expulsés en 1951, les prêtres chinois ne peuvent plus recevoir d’aide de la part de congrégations étrangères. Le prêtre en charge de l’église à l’époque : Song Leshan et ses successeurs doivent alors faire payer un loyer aux occupants de la « maison-église » et renvoyer les travailleurs à cause des coupes dans le budget. En 1957, le gouvernement chinois, après avoir créé la Ligue des patriotes catholiques chinois, nationalise les églises.

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Zhu Derong n’est donc plus censée recevoir l’aide gratuite des prêtres de l’église, ni y habiter. Mais elle restera pourtant dans la maison jusqu’au milieu des années 60 car trop âgée et dépendante. D’après les dires, dégoutée par les modifications faites à la maison après l’installation de dortoirs pour la troupe artistique des mineurs de charbon en 1953, elle serait partie de la maison (alors qu’elle était extrêmement faible et incapable de se déplacer toute seule) et aurait disparue. Aucune trace de sa tombe nulle part. Là est le véritable mystère de la « maison hantée ».

Une ruine qui attend une nouvelle vie

Le premier prêtre chinois de la maison-église Zhang Yongshan, et ses successeurs, seront envoyés en camp de rééducation dans les années 50 et 60. Zhang Yongshan finira sa vie dans sa campagne natale, il mourra en 2009 à 93 ans toujours inquiet du sort de la demeure.

En 1994, le bâtiment historique est classé insalubre et évacué. Une partie des constructions sauvages sont détruites, les portes et les fenêtres démontées. La maison était vouée à disparaître. Mais presque par miracle, ou à cause des fantômes qui la hantent peut-être, le chantier s’arrête et depuis, la vieille bâtisse est restée intacte, abandonnée, et a été classée « Bâtiment remarquable de Beijing ». Son propriétaire est toujours le diocèse de Beijing qui ne sait pas trop quoi faire de cette « maison-église » qui tombe en ruine.  D’après Wang Lanshun, un projet de réhabilitation aurait été proposé, mais nécessitant l’addition d’un troisième bâtiment, ce qui n’est pas possible puisque la maison est classée. Le projet a donc été laissé en stand-by.

 Comme le souligne Wang Lanshun, qui s’efforce, par des conférences dans les bibliothèques municipales ou encore les universités, de faire comprendre aux gens que cette maison a une histoire et n’est pas hantée, mais que son aspect abandonné, comme hors du temps, la vigne vierge qui court sur la façade et part à l’assaut du toit, les courants d’air qui la traversent lui donne un air terrifiant, surtout la nuit. Elle est désormais « hantée » par des monte-en-l’air et des amateurs de sensations fortes qui l’ont transformée en parc d’attraction pour apprentis chasseurs de fantômes. Hélas, personne ne s’est encore proposé pour la rénover ni pour l’exorciser.  

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